Le goût d’aller faire un tour

Par Cédric Tremblay

Et des fois ça arrive qu’un bon matin, le diable nous prend au corps et qu’on a le goût d’aller faire un tour, que l’envie nous possède d’aller voir de belles vues de nos yeux vus et que le mors nous pogne aux dents à l’idée d’aller scèner dans d’autres ailleurs. Pour ces fois-là, on le sait, si y’a bien une place qui a des paysages aussi doux pour le regard qu’ils sont variés en apparence, c’est dans le pays de D’Autray.

Ça fait qu’on embarque dans machine et on part vers l’est en longeant le fleuve Saint-Laurent. En dessous de nous, c’est le chemin du Roy, la route 138 de son p’tit nom, « la 2 » comme disent les anciens. Mais qu’importe comment on l’appelle, le chemin fait route par le pays de D’Autray, donc on l’emprunte en se promettant de bien le remettre quand on va avoir fini avec.

On arrive en premier par les deux villages qui portent le nom de soldats des bonhommes Carignan et Salières, Lavaltrie et Lanoraie. À notre tribord, on voit le fleuve et sa voie navigable, les deux toujours présents dans le paysage et dans l’histoire des environs. De l’autre côté, c’est des champs faits avec un peu de sol et beaucoup de sable, et si on était vingt ans en arrière, ce qu’on verrait dans ces champs là ça serait du tabac pas mal partout. Mais le temps du tabac est passé et maintenant c’est des petits fruits et des grandes cultures. Le relief est timide dans le coin et le regard porterait loin du côté des champs, mais il passe son temps à être interrompu par des bandes de forêts, et le même regard porterait loin vers le fleuve, mais il se tanne pas d’être interpellé le fleuve lui-même et sa beauté, et on continue notre petit tour dans le pays de D’Autray.

Puis comme si de rien n’était, on est rendu à Berthier, et si on s’adonnait à regarder côté fleuve, ce qu’on voit c’est les Îles et c’est sûr qu’on va faire une petite virée insulaire parce qu’elles ont un petit quelque chose de mystérieux et merveilleux. On passe sur des ponts et on suit des peupliers et des saules et on explore les îles de l’amont et leur unique mélange de boisés et de champs imbriqués dans des milieux et des bords humides, parcourus de partout par des menus ruisseaux et de fins rigolets. Le fleuve fait, disons-le, une assez bonne présence dans les Îles, parce qu’après tout, on est sur le fleuve. Même que si on avait le cœur d’aller rôder sur les plus sauvages et moins accessibles îles de l’aval, faudrait changer de machine parce qu’on peut juste se rendre là avec barges et bateaux par voie d’eau et chenaux. Mais éventuellement on passe notre chemin et on sort du fleuve et on s’en éloigne en continuant de cheminer dans le pays de D’Autray.

Encore une fois parmi tant d’autres, le paysage change et on se retrouve dans la plaine de Berthier avec ses villages qui ont des noms de saints, tels que Norbert et Cuthbert et Barthélemy, sans oublier les douces Élisabeth et Geneviève. Ici, on s’en rend compte c’est pas long, la plaine est pleine d’agriculture, le plateau est plat et le coup d’œil porte sensiblement à l’infini, interrompu par rien du tout. On croise peut-être de temps en temps des petits îlots boisés qui ont l’air à la débâcle au milieu des champs, mais les seuls reliefs qui brisent vraiment la plaine, c’est les creux vallons des rivières Bayonne, Chicot et Bonaventure, et le mystérieux talus de Saint-Barthélemy, un mur de terre qui semble sortir de nulle part et qui donne une vue assez fabuleuse sur la plaine littorale quand on monte dessus et qu’on prend la peine de regarder en arrière. Sur la plaine, tout ce qui a un peu de hauteur est facile à voir de loin, et c’est pas rare qu’on peut zieuter deux ou trois clochers d’église avec un seul regard ou qu’on se repère la position à l’aide de quelques silos ou élévateur à grain visibles à l’horizon. Puis on continue notre trajet à contrepente vers le nord-ouest du pays de D’Autray, et, rendu à la fin de la grande plaine, on voit des montagnes qui sortent du lointain et on résiste pas d’aller les voir.

On peut pas dire que la transition entre les basses terres et le piémont est particulièrement subtile, même que ça se passe assez vite en plein village : on est dans le grand plat en arrivant à l’église, et là tout de suite après le cimetière on est déjà en train de monter et descendre des collines boisées qui ont la roche à fleur de peau. Les routes sont sinueuses dans les Basses-Laurentides, elles font de leur mieux pour suivre le terrain qui est, faut se le dire pour dit, pas mal sinueux lui-même. Le paysage pourrait difficilement être plus bucolique, avec partout des vallées et des vallons et des ruisseaux et des méandres et des pâturages et des creux et des crêtes et la chaîne de montagnes qui approche de plus en plus à chaque repli et dépli dudit paysage. Et soudainement on arrive au grand lac Maskinongé, plus large même que le fleuve l’était, et après ça c’est l’endroit où les Basses-Laurentides laissent la place aux Hautes-Laurentides — belle contrée de forêts et de falaises et de rivières et de lacs — et où le pays de D’Autray prend finalement fin.

Ça fait que si un bon matin, le diable vous prend au corps et que vous avez le goût d’aller faire un tour, que l’envie vous possède d’aller voir de belles vues de vos yeux vus et que le mors vous pogne aux dents à l’idée d’aller scèner dans d’autres ailleurs, pour ces fois-là, vous le savez maintenant, si y’a bien une place qui a des paysages aussi doux pour le regard qu’ils sont variés en apparence, c’est dans le pays de D’Autray.

Cédric Tremblay, écrivain et maraîcher

http://www.levieuxchemindeligne.com/

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