Le risque documentaire

Par Iphigénie Marcoux-Fortier

C’est la Journée nationale des patriotes. J’enfourche mon vélo et je pars rouler mille après mille dans la campagne lanaudoise; rang Ste-Anne, rue des Érables, chemin St-Pierre, rang Grand St-Pierre, rang St-Pierre, chemin de St-Norbert, rang Ste-Anne Ouest. Au fil des champs brumeux et des odeurs mouillées, une boucle d’histoires à vous raconter.

J’ai, cette année, le plaisir de participer à une magnifique initiative culturelle, Pour la suite du geste…rassemblons-nous, visant à identifier et mettre en valeur les savoir-faire techniques, soit les pratiques de tradition gestuelle, exercés par les citoyen.ne.s de l’ensemble du territoire d’autréen. Philippe Jetté, intervenant en traditions vivantes, est le maître d’œuvre du projet, qui est soutenu par le gouvernement du Québec et par la MRC de D’Autray dans le cadre de l’Entente sur le développement culturel 2017. J’ai le mandat de réaliser de courtes capsules documentaires pour chacune des trois pratiques retenues, ainsi qu’une capsule sur le projet lui-même et son processus de consultations citoyennes.

Dans mon accoutrement de cinéaste-à-tout-faire, j’ai donc participé, le 15 mai dernier, à la 2e consultation populaire, laquelle avait lieu à l’église de St-Norbert – lieu qui m’a vue être baptisée et, plusieurs années plus tard, baptiser ma première œuvre documentaire locale : Le super party d’huîtres. Philippe, grâce à sa présentation des traditions vivantes et des pratiques artisanales transmises oralement de génération en génération, m’a titillé la réflexion. L’un des exercices collectifs était de retracer quelles sont les pratiques artisanales présentes sur le territoire. Un tableau en cinq colonnes avait été élaboré : CUIR – SOL – BOIS ET VÉGÉTAUX – FIBRES – AUTRES. Une vingtaine de citoyennes – vastement majoritaire – et citoyens étaient présent.e.s pour partager leurs connaissances et leurs visions des pratiques artisanales traditionnelles locales.

Cet exercice m’a captivée. Il s’apparente aux processus de réflexion valorisés dans les communautés mapuches au Wallmapu (sud du Chili) qui caractérisent l’École de communication et de cinéma mapuche del Aylla Rewe Budi créée il y a maintenant presque huit ans et à laquelle je participe depuis bientôt cinq ans. Le fondement et l’existence de cette école de cinéma, principalement documentaire jusqu’à maintenant, reposent sur un besoin et une volonté de revalorisation identitaire, culturelle, territoriale, langagière. Les contextes sociopolitiques diffèrent évidemment d’avec ceux qui nous caractérisent, mais il y a certainement plusieurs parallèles à établir.

Dans le nord de ce que nous appelons Lanaudière est située la communauté Atikamekw-Nehirowisiw de Manawan. Lors d’une version antérieure de ce texte, j’avais noté entre parenthèses: « ne devrait-on pas revoir cette erreur historique et dire que c’est Lanaudière qui est située sur le territoire Atikamekw-Nehirowisiw? ». Afin de m’assurer de la justesse de l’affirmation, j’ai écrit à Sipi Flamand, militant et cinéaste atikamekw-nehirowisiw, cocréateur et ami, qui m’a corrigée, non pas sur le fait que Lanaudière se situe sur le territoire Atikamekw-Nehirowisiw, mais bien sur le verbe à employer et la forme interrogative à évacuer: « Il faudrait revoir cette erreur historique et dire que c’est Lanaudière qui est situé sur le territoire Atikamekw-Nehirowisiw ». Lors de la Tournée du documentaire Les Indiens, l’aigle et le dindon, effectuée en février 2017 en compagnie de Sipi et Meky Ottawa, nous avons pu effleurer certaines de ces questions qui nous touchent toutes et tous, et les publics d’autréens m’ont paru si intéressés qu’il me fait penser que nous devrions imaginer des suites à de telles initiatives ouvrant sur des rencontres et des espaces de discussions et de réflexion. L’heure est à la revalorisation des cultures locales et des richesses identitaires. Et ça passe par l’Histoire (les Histoires) revisitée et reconnue, la conscience et le respect de l’environnement, l’agriculture locale – dans le rang Ste-Anne, ces dernières années, plusieurs petits-producteurs-grands-artisans-de-la-terre se sont établis je-leur-lève-mes-multiples-chapeaux -, par la consommation, par les connaissances de soi et de l’Autre, les traditions, la parole. Et pourquoi pas par les images et les sons?

Les images et les sons que nous sommes ne sont pas vains. Lorsqu’ils sont créés amoureusement, ils peuvent être un extraordinaire amplificateur identitaire, ils peuvent être une mémoire en mouvement et un créateur de ponts culturels. La pratique documentaire comme artisanat, comme tradition vivante, a l’avantage de relier tous les fils identitaires que nous sommes et d’en faire une courtepointe colorée à léguer aux générations futures. En valorisant une culture du documentaire local, nous risquons d’aller au-delà de la création ponctuelle d’œuvres-témoins. Nous risquons de valoriser l’ensemble des pratiques qui nous ont été léguées de génération en génération. Nous risquons de nous reconnecter à ce territoire, incluant ses richesses naturelles et culturelles. Nous n’inventerons rien; l’écriture documentaire valorise depuis plusieurs décennies déjà la parole et la connexion entre l’être et le territoire. Les Perrault de ce monde n’ont pas seulement légué des œuvres telles Pour la suite du monde. Ils ont aussi légué le geste documentaire, qui continue d’évoluer grâce à de nouvelles générations de cinéastes dédié.e.s. Ce geste est d’ailleurs menacé, comme celui de la teinture naturelle dans notre région.

Pourrait-on, un jour, considérer la pratique documentaire comme une tradition vivante plutôt qu’un art figé, passé? Certes, le plus souvent, l’œuvre documentaire fixe une histoire dans un temps précis. La caméra enregistre un matériau audiovisuel qui appartient à une époque donnée. Le documentaire, résultat de cet exercice sensible de captation, est donc un témoin temporel. Il appartient à un territoire, raconte les identités. Il est la mémoire d’une époque. Mais alors qu’il se fabrique, le documentaire est aussi un geste. Le temps passé à cet assemblage méticuleux d’images, de sons, d’histoires, de paroles et d’émotions en fait une ceinture fléchée, une broderie, un appelant, une frivolité. C’est une pratique qui peut se transmettre de génération en génération. Une compréhension du soi collectif. Une façon d’être au monde. Et un besoin d’exister. Ensemble.

Je me suis souvent demandé quand est-ce que pouvait bien naître une tradition. Les définitions du terme demeurent vagues : « Manière de penser, de faire ou d’agir transmise par les générations antérieures ». Pourrions-nous être nous-mêmes les générations antérieures de celles qui viennent en honorant celles qui nous ont précédés? Accueillir les legs et les faire évoluer avant de les transmettre de nouveau?

Cette pratique artisanale, je l’enseigne parfois et je l’apprends toujours. La matière et les techniques sont infinis. J’ose espérer que notre région saura cultiver une pratique documentaire vivante en concordance avec ses traditions orales, ses pratiques artisanales, ses anciennes ignorances, ses nouvelles consciences et ses couleurs multiples. La connaissance est toujours plus vaste que nous. Notre responsabilité est de choisir ce que nous connaissons. Et ce que nous reconnaissons.

Le jour où nous ajouterons une sixième colonne au tableau des traditions vivantes – CUIR – SOL – BOIS ET VÉGÉTAUX – FIBRES – AUTRES – IMAGES ET SONS, nous risquons de transmettre une riche matière à identités collectives que nous sommes.

À la r’voyure!
Iphigénie, cinéaste documentariste
lesglaneuses.org

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Biographie
Après avoir exploré l’univers des médias interactifs au cours de ses études en communication, Iphigénie Marcoux-Fortier s’intéresse au cinéma documentaire et s’y implique tour à tour comme réalisatrice, productrice, directrice photo, preneuse de son et monteuse. En 2003, elle cofonde la maison de production Les glaneuses (lesglaneuses.org) et coréalise plusieurs documentaires linéaires avant de se consacrer au projet BRIB à travers lequel elle visite, avec une équipe formée de divers créateur.trice.s, des formes de narrativité plus éclatées. Peu importe le sujet abordé, l’angle d’attaque reste marqué par les questions d’identité culturelle et de transmission des savoir, de mémoire collective et d’implication communautaire. La cocréation est son dada. Au fil des années, Iphigénie a participé en tant que cinéaste-mentore à la création d’une quarantaine de courts-métrages réalisés par des jeunes des Premières Nations dans le cadre des ateliers du Wapikoni mobile ainsi que de l’École de cinéma et communication mapuche. Depuis quelques années, Iphigénie participe à Power of the lens, projet de recherche, création et action avec des cochercheures du monde académique et de différentes communautés autochtones. Elle siège aussi sur le conseil d’administration d’une association internationale de femmes en médias (IAWRT).

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