L’Avent, premier épisode

Par Cédric Tremblay

Et peut-être qu’on pourrait prendre un petit instant pour se tirer une bûche et se rassembler ensemble, en profiter pour se conter les bons moments d’un temps des Fêtes qui appartient déjà au passé. Ça se serait passé, si on veut bien le croire, dans un petit village endormi parmi les champs, un simple village au nom oublié. Et si notre mémoire a trop souvent tendance à oublier, les quelques jours dont tranquillement on va se jaser ne sont pas près de s’effacer de celle de la famille Beaupré.

On se souviendra qu’à l’époque, les jeunes Beaupré n’étaient pas vieux. Matisse, le plus grand et l’aîné, avait peut-être tout au plus une dizaine d’hivers sous sa tuque, alors que Claire et Calixte, un ou deux de moins. On n’oubliera pas non plus, si faire se peut, que le début de l’histoire commence à la fin décembre, à la fois le dernier jour d’école et le premier de l’hiver. Et comme on aime ça les hivers enneigés et les Noëls tous blancs de neige blanche, ça a adonné par un bel adon qu’il avait neigé toute la journée, une vraie bordée sincère, le genre qu’on sait qu’elle va pas fondre d’ici la Noël… et possiblement jamais.

Ça fait que quand la cloche a sonné à la fin de la journée, que l’école s’est vidée vite comme une luge sur une côte bien tapée et que les boules de neige ont volé bas, les jeunes Beaupré se sont retrouvés pas loin du terrain de balle, comme l’habitude le veut. Matisse était arrivé le premier, et quand les autres se sont pointés, il leur a dit d’un ton bonasse «vous arrivez donc bien tard », puis ils sont partis vers le village.

On se doutera qu’ils avaient pas mal hâte d’arriver à la maison ce soir-là, et ils ont marché au pas devant le magasin et ont passé au trot en face du bureau de poste et, rendus à l’église, ils galopaient à fond en chantant la joie de leur âge. Et tant qu’à y être, au lieu de prendre le petit chemin de ligne, « on pourrait couper tout court dans le champ à Gervais Dumais » de proposer Claire qui, clairement, avait envie de marcher dans la neige, et c’est ce qui a été fait.

Ça leur a pas pris trop long à traverser le champ à Gervais Dumais et le soleil était pas mal en train de s’installer pour la nuit quand les jeunes Beaupré sont arrivés à la maison. Il neigeotait encore un brin, les lumières de Noël enguirlandées autour des fenêtres étaient allumées et c’était vraiment beau à voir, on n’aura pas peine à le croire. Même que « y’a comme de la magie dans l’air » Calixte a dit juste pour lui, car c’était le crépuscule, l’heure des crédules.

Dans maison, ça sentait bon le poêle à bois et il restait encore dans l’air comme un arrière-goût de sapin qui vous pognait au nez pour deux ou trois bouffées avant de tranquillement s’effacer, lequel sapin à la mine décrépie était là depuis début décembre et, il faut l’admettre, n’avait pas trop gardé ni sa parure ni sa senteur.

Pendant que ça se déshabillait dans l’entrée, le père et la mère sont arrivés et ont dit à qui voulait bien l’entendre qu’il allait y avoir encore plus d’agrément que de coutume au réveillon de la Noël, pour sûr. « On va pouvoir prendre une gorgée de caribou? » de dire Matisse en se battant avec son cache-cou. « On va se coucher à l’heure des grands? » de s’essayer Calixte en glissant ses bottes en dessous du banc. « On va avoir congé de messe? » d’oser Claire en secouant la tête pour déneiger sa tresse.

Rien de tout ça, mais matante Alice n’allait finalement se marier, c’était ça qui allait se passer. La grande demande avait été faite, les bans avaient été publiés et les travaux de la ferme étaient terminés pour la saison, ça fait que c’était rendu le temps du mariage. Elle voulait faire ça à la maison ici le vingt-quatre au soir, parce que leur chez-eux était trop petit pour tenir les noces : il aurait fallu que ça soit fait dans leur grange, et personne n’oserait jamais penser à aller se marier dans une grange, quelle idée étrange.

La mère ou le père : Il va aussi falloir se gréyer d’un nouveau sapin, le nôtre n’est pas présentable.

Matisse : On pourrait aller au magasin du village à soir et en acheter un.
Claire : Non ça marche pas, le magasin ferme à 5h.
Calixte : J’suis pas mal sûr que c’est à 9h que ça ferme.
Matisse : Demain matin à l’ouverture?
Claire : C’est pas ouvert demain je pense.
Calixte : Tu penses?
Matisse : On est quel jour au juste?

Et Matisse a questionné du regard Calixte, qui a lui-même regardé Claire. Claire s’est tournée vers Matisse qui regardait déjà Calixte, lequel a croisé le regard de Matisse au moment où, sans mots, il interrogeait Claire. Dernier coup d’oeil de Calixte vers Claire puis vers Matisse, qui a bien exprimé le sentiment présent en déclamant « je le sais pas, vraiment ».

Et on voit bien comment déjà la magie des Fêtes s’était installée parmi les jeunes Beaupré dans leur village oublié, car à peine quelques heures s’étaient écoulées depuis le début du congé que déjà ils avaient perdu le fil des jours et ce, qui sait, peut-être pour toujours. Mais la discussion s’est bien terminée puisque quelqu’un a décidé « le sapin je sais, on va aller au bois et nous-même le trouver ». Et cette nuit-là, les jeunes Beaupré ne dormaient même pas encore que déjà il leur tardait que le jour se lève sur la nouvelle journée et que commence la chasse au vert baumier.

Pour lire le deuxième épisode…

Le villageavec titre.F
Un conte de Noël • Hélène Blondin 2017

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