L’Avent, troisième épisode: Un village sous la neige

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Un village sous la neige

Y’avait pas mémoire d’homme qui se souvienne d’autant de neige d’aussi de bonne heure dans l’hiver. On aurait même entendu l’ancienne Jadis Meunier – qui avait pas loin de cent ans probablement et dont la mémoire de femme se souvenait de tout – dire « je me souviens pas d’autant de neige d’aussi de bonne heure dans l’hiver ».

Toujours est-il que quand les jeunes Beaupré sont descendus en bas, l’électricité était pas là. Allait-elle jamais revenir? Personne ne pouvait le dire, ce qui était un problème parce que c’était la journée avant la Noël et le mariage de matante Alice et on était supposé la passer à cuisiner sept tourtières et une cipaille, une couple de pains pis du ragoût, des croquignoles et trois gâteaux, mais comment faire sans le fourneau?

En regardant par la fenêtre, n’importe laquelle, ce qui sautait aux yeux c’était rien du tout, parce que tout était sous la neige et que y’avait rien à voir, même que ni le chemin, ni le rang, n’avaient été déneigés. À première vue, c’était encore un problème et à deuxième vue, un enjeu sérieux, puisque pour faire tous les mets qui avaient été décidés, fallait aller au village: y’avait rien dans le garde-manger. Après en avoir jasé pour un bon trois ou quatre minutes, ça été décidé qu’on s’en sauverait pas, faudrait mettre les raquettes, sortir la luge et aller au village à pied pendant que les parents commençaient à préparer les préparatifs.

Et comme de fait, c’est exactement ce qui a été fait. En trois temps et quatre mouvements, Matisse avait enfilé ses bottes, Calixte avait mis son foulard, Claire avait attaché sa tuque et tout ce beau monde-là sortait dehors, raquettes aux pieds. Ils ont pas eu besoin de descendre les marches parce que le nordet avait bien pris soin de souffler de la neige jusqu’à hauteur de la galerie, mais ils ont descendu le rang vers le village.

Le village, on s’y attendait, était enseveli sous la neige, comme un hameau tremblant couvert d’un édredon tout blanc. Ici non plus, aucune souffleuse n’avait soufflé et pas une seule gratte n’avait gratté et rue et trottoirs se confondaient. Les jeunes Beaupré étaient les premiers qui avaient osé aller jouer dehors, c’était évident, y’avait pas la moindre trace de pas ou quoi que ce soit, c’était l’heure où tout était calme.

Mais ils étaient pas là pour profiter du paysage et ils sont allés directement vers le magasin de Valois Lacombe, là juste à l’entrée du village. En passant devant la maison de l’Ancienne Jadis Meunier, elle-même était sortie sur la galerie et leur a dit « mais c’est les jeunes Beaupré, Matisse, Calixte et Claire de leurs prénoms, vous êtes donc bien vaillants de sortir de votre rang ».

Claire : C’est parce qu’on va au magasin.

Calixte : On avait pas le choix même avec de la neige dans le chemin.

Matisse : On a une liste pour le mariage de matante Alice.

Jadis Meunier : Entendez-moi d’abord, le magasin est fermé, Valois Lacombe était        en ville hier au soir et la tempête l’a empêché de rentrer.

Calixte : Qu’est-ce qu’on va faire?

Matisse : Noël est gâché.

Claire : Le mariage va-tu être annulé?

Jadis Meunier : Ça s’adonne que j’ai le double de la clé, allez vous servir, je vais l’avertir quand il va revenir.

Et l’Ancienne Jadis Meunier leur a donné la clé et ils ont sauté de joie autant qu’ils le pouvaient avec leurs raquettes et ils lui ont dit mille fois merci et ils sont allés au magasin. Pendant que Calixte pelletait la galerie pour rendre service, Matisse est rentré et a ramassé une couple de livres de beurre, une couenne de lard, plein de sucre et deux ou trois autres affaires, et Claire a pris de la fleur de farine, de la poudre à pâte, des chandelles en masse et quatre ou cinq choses de plus.

En moins long que ça prend pour dire « c’est l’hiver ma chérie », ils avaient laissé des billets sur le comptoir, empaqueté les commissions dans un paquet sur la luge, redonné la clé à l’Ancienne Jadis Meunier et, comme saisis d’une soudaine lubie, ont décidé de revenir à la maison en passant dans le bois, pourquoi pas.

Dans la pinière, le vent était coupé et la neige s’était accumulée de façon extraordinaire, c’était dur d’avancer même avec leurs belles raquettes, un vrai calvaire. Et puis il s’est mis à y avoir comme une vibration dans l’air, un bruit qui sonnait comme un troupeau, une cavalcade en bousculade. Quand Matisse a finalement reconnu le bruit de moteurs qui virent de t’sour, il a crié « skidoos, tassez-vous! » et ils sont allés se cacher dans les pins aussi vite qu’ils pouvaient.

Dans leur fuite, la luge avait été abandonnée dans le chemin, et quand les motoneiges sont arrivées plus déchaînées encore que des diables dans l’eau bénite – par douzaines, centaines, des milliers peut-être –, les jeunes Beaupré ont fermé les yeux pour ne pas voir leurs commissions si durement acquises être massacrées sous les skis et les chenilles. Mais au dernier moment, comme sortie de nulle part, je vous le jure, Madelie Boisjoly est arrivée comme une intervention divine.

Il faut le dire, Madelie Boisjoly était reconnue pour savoir dompter les machines, celle qui murmurait à l’exhaust des motoneiges. Elle a attrapé la corde, ôté la luge du chemin et, par le fait même, sauvé Noël, ni plus ni moins. Les jeunes Beaupré se sont précipité et ont dansé autour de Madelie Boisjoly et ils l’auraient bien portée sur leurs épaules, mais elle était trop grande pour ça. Et ils sont repartis les quatre, Madelie les a reconduits jusqu’à leur maison et ils l’ont remerciée deux mille fois, peut-être même trois.

Dans maison, y’avait toujours pas de courant et c’était un peu inquiétant. On pouvait juste espérer que le monde de la compagnie allait régler le problème et faire avec en attendant. Donc, toute la famille Beaupré s’est mise à l’ouvrage, les plats et recettes ont été préparés comme on pouvait, et tout a été mis dans la dépense pour que ça reste au frais jusqu’au moment où ça pourrait être enfourné et cuit, le lendemain, il le fallait.

Et dans la soirée, un son familier à la fenêtre, c’était la déneigeuse qui passait enfin dans le rang et qui brisait l’isolement. Tard dans la nuit, presque au petit matin, tout seul dans le salon, le nouveau sapin s’est finalement illuminé, mais y’avait pas personne pour le regarder parce que les jeunes Beaupré étaient couchés et rêvaient à la journée de demain, à la Noël et aux noces, à la veillée de l’année.

 

 

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