La guignolée à l’envers, un conte de Réal Chevrette

 Dans les années 50, le dimanche qui précédait la fête de Noël, nos parents nous amenaient, mon frère, mes sœurs et moi, chez nos grands-parents Chevrette dans le rang de la Bayonne. Nous allions rejoindre nos oncles, tantes, cousins et cousines afin de vivre ce qui nous apparaissait comme une véritable aventure. Ce jour-là, toute la famille se réunissait afin de vivre ce que notre grand-père Victor appelait « la guignolée à l’envers ».

 Lorsque toute la famille était réunie chez nos grands-parents, les adultes remplissaient les autos de vêtements, que tous les membres de la famille avaient apportés tout au long de l’année, et de petits plats qu’avait préparés notre grand-mère et nos tantes qui vivaient encore à la « vieille maison ». Pendant ce temps, notre grand-père attelait son vieux tracteur à la « waguine » où nous, les enfants allions, pour notre plus grand plaisir, nous entasser, malgré le froid, tout au long de la randonnée familiale.

 Une fois les préparatifs terminés, la caravane de voitures se mettait en branle et nous allions visiter des familles moins fortunées que notre grand-père avait prévenues de notre visite et à qui nous remettions tout ce que notre famille avait réuni afin de leur permettre de vivre un beau temps des Fêtes et une bonne année. À chaque maison où nous nous arrêtions, « pépère » Chevrette, accompagné de l’un de ses fils, de sa bru et de ses petits-enfants, entrait en chantant et remettait avec des paroles d’amitié les vêtements et la nourriture dont chaque famille avait besoin. Je dois dire qu’à l’époque, à cause de mon âge, je ne comprenais pas réellement le sens de cette « guignolée à l’envers ». Je me contentais de m’amuser en compagnie des autres enfants de ma famille et d’être impressionné par tout ce qui arrivait en cette journée unique.

 Toutefois, je n’ai jamais oublié quelques mots tout simples que j’ai entendus au cours de notre tournée de l’hiver 1958. En compagnie de mon grand-père, mon père, ma mère, mon frère et mes sœurs, nous étions entrés dans la modeste maison d’une famille qui comptait 14 enfants. Le père, un homme frêle aux yeux rieurs, serra la main des adultes et échangea quelques mots avec mon grand-père et mon père tout en recevant les cadeaux que nous lui remettions. Au moment où nous nous apprêtions à quitter sa maison, il nous dit d’une voix empreinte de bonté: « Vous savez, les enfants, vot’ grand-père est en train d’vous apprendre la vie. Je connais ben Victor pis j’sais qu’y vient pas icitte pour se moquer d’nous aut’. J’sais qu’lui aussi, y travaille fort pis qu’y a déjà mangé d’la vache enragée comme moé. Mais y’a l’cœur à bonne place. Astheure qu’ses affaires vont mieux, que presque toutes ses enfants sont placés, y’a pas oublié qu’un peu d’aide, ça fait du bien. J’pense aussi qu’y vous amène avec lui pour vous apprendre à faire comme lui. Essayez d’pas oublier ça quand vous s’rez plus grands. Chus sûr qu’y va encore y avoir du monde comme nous aut’, pis j’espère pour eux aut’ qu’y aura encore du monde comme vot’ grand-père. »

 

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