Portraits d’autréens: Yvonne Bibeau et le magasin Chez Yvonne à Saint-Gabriel

Chez Yvonne

Par Gabrielle Malo-Bibeau

Je suis originaire de Saint-Gabriel-de-Brandon, cette belle contrée vallonnée et couronnée d’un lac, située au nord de Lanaudière. Mes grands-parents maternels y habitaient également jusqu’à leur décès il y a quelques années. Ma grand-mère, Yvonne Bibeau, était la propriétaire du fameux magasin de tissus Chez Yvonne, qu’on trouvait sur le Chemin du Lac. Mis à part quelques photos, je n’ai que peu de souvenirs de ma petite enfance à « Saint-Gab », car nous avons déménagé à Joliette lorsque j’avais 5 ans. J’ai toujours aimé la grande ville et je me considérais plutôt comme une fille «urbaine». J’avais d’ailleurs très hâte de déménager à Montréal, chose que je me suis empressée de faire vers mes 17 ans. Mais l’appel de la liberté, de cette beauté tranquille et un hasard du destin ont fait que je suis maintenant de retour dans cette région qui a bercé mon enfance, en ces lieux qui portent les traces de mes ancêtres.

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Lorsque j’étais petite, je me faisais toujours un point d’honneur d’aller passer du temps chez « mamie » dès que j’en avais l’occasion. Que ce soit durant la semaine de relâche ou bien pendant les vacances estivales, je sautais dans l’autobus Joliette-Saint-Gabriel pour aller la retrouver. Mon grand-père venait alors me chercher au terminus autrefois situé sur la rue Beausoleil. Durant ces moments précieux, j’avais l’occasion de travailler au magasin, de regarder Yvonne coudre durant des heures dans son atelier et de déguster les délicieuses patates frites maison de mon grand-père. Il va sans dire que je ne me faisais pas prier pour me remplir la panse de tout ce qui était interdit ou introuvable chez nous. Je pouvais également me coucher à l’heure que je voulais. En plus, j’avais un téléviseur dans ma chambre! Et que dire des fameux bleuets arrosés de crème que nous dégustions Yvonne et moi, tranquillement assises dans le jardin aquatique qu’elle avait elle-même conçu. Je contemplais alors les paysages ruraux face à la maison et c’était comme si le temps s’arrêtait. Lors de ces instants, un profond sentiment de sérénité m’envahissait.

Yvonne a toujours été passionnée de couture et ce magasin c’était son rêve. Un rêve qu’elle a concrétisé avec force créativité et travail acharné, tout cela à partir de rien dans un vieil autobus scolaire. Par ailleurs, Chez Yvonne, on trouvait de tout… si on en avait la patience ! C’était bien plus qu’un magasin, c’était un lieu de rencontres et d’échanges pour tous les habitants du village. On y jasait, on y papotait, on y potinait, on se racontait nos vies et celles des autres. Je me vois encore courir avec mes cousines et nous cacher dans les boîtes de tissus au coupon. La poussière qui s’élevait formait alors de petits nuages prometteurs des nouvelles créations qu’Yvonne s’apprêtait à mettre au monde. J’ai aussi souvenir d’avoir passé des heures à admirer les patrons sur les présentoirs afin de choisir la robe ou le costume qu’Yvonne allait me fabriquer de ses mains. Apprendre à servir les clients, à mesurer les tissus, à couper en ligne droite, à compter l’argent. C’est au magasin que j’ai appris le travail bien fait et le service à la clientèle. Il faut dire qu’Yvonne avait le tour même avec les plus exubérants comme ce cher M. Paul Buissonneau dont je me souviendrai toujours des entrées fracassantes. À chaque fois qu’il venait faire son tour, j’accourais chercher ma grand-mère pour ensuite me cacher, question d’observer la scène de loin. Mémorable ! Sans compter aussi certaines clientes dont il fallait pratiquement refaire la robe la veille de leur mariage, car elle n’était plus à leur goût… ou plus à leur taille ! Yvonne faisait tout pour ses clients et savait dans ces moments mettre à profit sa patience légendaire.

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Certes, le bric-à-brac du magasin dérangeait parfois mon esprit ordonné, mais il m’enseignait aussi cette liberté qui vient avec l’authenticité. Car elle était vraie et unique cette Yvonne. C’était une avant-gardiste, une créatrice et une femme de tête. Un savant mélange qui lui permettait de réussir tout ce qu’elle entreprenait… ou presque. Si jamais un projet ne fonctionnait pas, elle passait tout de suite à un autre et c’était ainsi. Exit l’apitoiement ou la peur. Malgré ses neuf enfants à nourrir en plus des autres âmes écorchées qu’elle hébergeait régulièrement, Yvonne trouvait toujours la force d’aller plus loin. Un courage incontestable émanait d’elle. Elle ne se souciait guère de ce que les autres pouvaient penser d’elle. D’ailleurs, les gens, elle adorait ça. C’était une sociable et les clients étaient toujours rois dans le magasin. Même le samedi, même le dimanche, même le jour de Noël. Yvonne était toujours présente pour pallier aux urgences de dernière minute. Une fermeture éclair brisée, un bouton décroché, un ourlet décousu… Il fallait aller Chez Yvonne. Elle avait tous les boutons, tous les rubans, toutes les dentelles, tous les tissus que vous pouviez imaginer. Elle avait tout. Sans compter son imagination et son infini talent qui lui permettaient de créer des robes de mariées et des mascottes sans aucun patron. Oui, oui, sans patron!

C’est également Yvonne qui m’a initiée à la couture et à l’artisanat. J’ai commencé à coudre à neuf ans sur de grosses machines industrielles. Elle me laissait même utiliser la surjeteuse. Inutile de dire que les règles, très peu pour elle. Un esprit libre et entêté qui fait la marque des grandes entrepreneures. De tous ses nombreux talents, impossible de passer sous silence le fait qu’elle était une excellente tricoteuse ainsi qu’une experte des travaux d’aiguille en tout genre. Je me souviens des soirées que nous passions à broder tout en regardant la télévision. Ou à fabriquer des décorations de Noël avec des laines d’acier. Ou à créer des jardins chinois avec des fleurs séchées. Je crois que mon goût insatiable de créativité me vient d’elle. Comme un gène familial d’imagination et une soif débordante de découverte. Car elle adorait aussi voyager cette Yvonne ! Elle était même partie à l’aventure afin de visiter ma mère qui habitait au Mexique dans les années 70. Elle n’avait peur de rien. Je me rappelle aussi d’un voyage que nous avions fait sur la côte est américaine. Son anglais plus que rudimentaire nous avait bien fait rigoler. Il faut dire qu’elle adorait rire et avait un sens de l’autodérision bien affûté.

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Malheureusement le travail acharné et la passion sont parfois rudes sur le corps. Avec le temps, la maladie a tracé son chemin. Yvonne nous a quittés il y a quelques années en laissant un vide abyssal, mais en laissant également des souvenirs. Uniques. Précieux. Je souhaite sincèrement que ceux qui l’ont connue gardent eu eux l’image d’une femme passionnée de son travail, de ses clients et de sa famille.

De doux souvenirs, une présence forte et un amour infini.
Voilà ce qu’on trouvait… Chez Yvonne. 

Gabrielle Malo-Bibeau,

Petite-fille d’Yvonne Bibeau

 

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