Pépère Joseph, épisode 1

Pépère Joseph

Variation sur des souvenirs d’enfance à Sainte-Geneviève de Berthier

Épisode 1 • La bénédiction

Par Réal Chevrette

Jamais je ne pourrai oublier le premier jour de l’année 1957. Comme à chaque année, l’après-midi me semblait bien long. Enfin, vers seize heures, mon père nous dit qu’il était temps de partir.

 Ma mère s’occupait de vêtir notre petit frère Sylvain, qui allait vivre son premier Jour de l’An chez nos grands-parents Chevrette. Pendant ce temps, Lise, Monique et moi nous empressions de revêtir nos manteaux, foulards, gants, tuques et chapeaux. En un rien de temps, nous étions déjà assis dans la voiture et nous attendions avec impatience le moment où papa allait nous conduire vers la «Petite Rivière» où habitaient nos grands-parents et où nous allions retrouver nos oncles, tantes, cousins et cousines.

Après un voyage de courte durée (nous habitions Berthierville et le rang Nord de la Rivière Bayonne est situé à une dizaine de kilomètres de la maison de mes parents), nous arrivions enfin chez «pépère» Chevrette. Après être descendu de voiture, je prenais toujours le temps de m’arrêter pour écouter le bruit de la Chute-à-Magnan: sans doute à cause de mon âge, j’étais fasciné par cette eau qui ne gelait pas en dépit du froid qui nous mordait les joues. Mon père me tirait de ma rêverie en me rappelant qu’il fallait entrer. Je dois dire que je ne me faisais pas prier, car j’avais hâte de retrouver cette atmosphère de fête qui, au fil des années, m’était devenue si chère.

À peine avions-nous franchi le seuil de la «petite cuisine» que déjà nous étions entourés par nos oncles, tantes, cousins et cousines qui étaient arrivés avant nous. Mais mon père s’empressait de nous faire signe afin que nous le suivions dans la chambre du rez-de-chaussée où nous attendait notre grand-père. Ce moment m’avait toujours impressionné: mon père serrait la main de mon grand-père, lui souhaitait une bonne année et lui demandait de nous donner sa bénédiction. Moi qui étais «servant de messe» et qui avais toujours entendu dire que seuls les prêtres étaient autorisés à accorder la bénédiction divine, je n’arrivais pas à comprendre où et comment «pépère» Chevrette avait acquis ce droit. Mes interrogations ne m’empêchaient cependant pas de recevoir cette bénédiction comme un gage de bonheur et de réussite pour l’année qui s’amorçait. Une fois cette solennité terminée, mon grand-père redevenait rapidement un simple mortel en offrant un coup de «p’tit blanc» à mon père. Notre mère et nous les laissions pour aller souhaiter la bonne année à ceux et celles qui nous attendaient dans la «grande cuisine» où flottaient les odeurs des délices que grand-mère Irène avait préparés à l’intention de sa famille.

Après cet échange de bons vœux, tous les enfants retournaient au «jeu» qui occupait ce moment de la fête. Rassemblés par petits groupes dans les grandes fenêtres embuées, nous attendions d’apercevoir les phares d’une voiture (nous étions très patients). Dès le moment où nous voyions surgir ces yeux de lumière, nous tentions de deviner s’ils appartenaient à l’automobile de l’un de nos oncles. Notre plaisir atteignait son comble lorsque nous avions «reconnu» le véhicule et que celui-ci tournait dans la cour qui bordait la maison de nos grands-parents.

Le cérémonial se répétait jusqu’à ce que toute la famille soit enfin rassemblée. Pour les plus vieux des garçons, ce moment annonçait une étape de la fête que nous avions attendue avec une grande impatience. En effet, maintenant que notre grand-père avait accueilli chacun de ses enfants, il devait se rendre au bâtiment pour y «faire le train». Aujourd’hui, je suis convaincu qu’à chaque premier de l’an, il retardait volontairement l’accomplissement de cette tâche afin de l’effectuer en compagnie de ses fils, ses gendres et ses petits-fils.

Comme nous l’espérions, mon grand-père ne tardait pas, après avoir quitté la chambre où il se tenait jusque là, à s’écrier: «Y faudrait ben aller faire le train! Habillez-vous, les hommes pis les p’tits gars! Si vous voulez qu’on soupe de bonne heure pis qu’la veillée commence, y va falloir que vous v’niez m’aider.» Son visage arborait alors un sourire qui en disait long sur ses véritables intentions.

En un rien de temps, nous avions revêtu, sous la surveillance de nos mères, une véritable armure contre le froid. Mon cousin X. et moi étions toujours les premiers à être prêts et à nous précipiter vers la porte de la «petite cuisine» où nous attendions notre grand-père, nos pères et nos oncles. Enfin la porte s’ouvrait en laissant entrer un nuage de vapeur qui nous donnait l’impression que nous allions affronter une aventure peu commune. Un à un, les hommes et les garçons quittaient la maison en direction du bâtiment où les attendait le «travail». Nous empruntions le petit sentier qu’avaient battu notre grand-père et oncle Paul. Nous, les garçons, suivions immédiatement notre grand-père, fascinés par le fanal qu’il portait afin «d’éclairer» notre marche. Derrière nous, nos pères et nos oncles remplissaient la nuit de leurs blagues, de leurs éclats de rires, de bribes de chansons et des souvenirs qu’évoquait notre caravane.

Vous ne serez pas étonnés d’apprendre que cette atmosphère de fête se poursuivait dans le bâtiment. Comme nous la trouvions belle et confortable cette vieille bâtisse où nous entouraient la douce chaleur des animaux et, il faut bien en parler, une odeur qui nous surprenait mais que nous devions, pour mériter d’être là, accepter sans broncher et même avec le sourire. Les hommes, eux, semblaient s’en accommoder facilement. Il faut dire que ce lieu leur était plus familier qu’il ne l’était pour nous. D’ailleurs n’étaient-ils pas là d’abord et avant tout pour se retrouver et pour donner le coup d’envoi des célébrations de la nouvelle année? Il faut dire que, comme par miracle, ils trouvaient, qui sur une poutre, qui dans un seau, des «munitions» qui n’appartenaient habituellement pas à ce lieu. À partir de ce moment, mon cousin X. et moi savions que notre mission était accomplie (nous avions justifié le départ de nos pères de la maison) et que nous pouvions nous livrer à un jeu que nous avions inventé quelques années auparavant.

Nous laissions à leurs occupations grand-père, pères et oncles et nous nous dirigions vers la grange, plus exactement vers la «tasserie». Nous aimions nous asseoir dans le foin, nous enfoncer dans cet abri qui sentait l’été. Après nous être installés confortablement, entourés par le froid et la nuit, nous écoutions d’abord les voix et les rires qui provenaient du bâtiment. C’était là notre façon de nous convaincre que nous n’étions pas seuls et que nous pouvions commencer, que nous pouvions laisser vagabonder notre imagination. En effet, notre objectif, en nous isolant de la sorte dans ce lieu qui nous était peu familier et où les ombres de la nuit faisaient naître des ombres étranges, était d’inventer des histoires où s’entremêlaient le rêve et la réalité.

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