Pépère Joseph, épisode 2

Pépère Joseph

Variation sur des souvenirs d’enfance à Sainte-Geneviève de Berthier

Épisode 2 • De la grande visite

Pour lire le premier épisode

Par Réal Chevrette

 

Un de nos personnages préférés était notre arrière-grand-père, cet homme que nous ne connaissions que par les souvenirs qu’évoquaient nos parents et les quelques photos de lui que nous avions vues. 

Nous ne pouvions commencer nos «racontages» sans d’abord nous rappeler tout ce que nous savions à son sujet. Invariablement, nous en venions à dire à quel point nous aurions aimé le connaître, ce Joseph Chevrette, qui, dans notre esprit, avait acquis la dimension d’un mythe, d’un personnage de légende. Nous le voyions comme un géant qui n’avait peur de rien, comme un être d’une force incomparable, comme un protecteur avec qui nous aurions pu partager des moments d’une qualité exceptionnelle.

«Y’m’semble que l’Jour de l’An s’rait encore plus beau s’y était encore avec nous autres…!» Mon cousin venait à peine de prononcer cette phrase lorsque la nuit de la «tasserie» fut envahie par une lueur étrange. Nous avons d’abord pensé que la porte qui reliait le bâtiment à la grange avait été ouverte et que c’était là la source de cette lumière inhabituelle. Nous avons quitté nos cachettes afin de jeter un coup d’œil en direction de cette porte pour découvrir qu’elle était fermée et que la lumière que nous apercevions provenait du côté opposé. Je dois dire que je ne me sentais pas très brave et je suis persuadé qu’il en était de même pour mon cousin. D’ailleurs son regard m’a vite confirmé que ses émotions étaient très semblables à celles que j’éprouvais. Pour ajouter à nos craintes, nous avons vite compris que cette lueur bleutée se déplaçait dans notre direction. Je voulais m’enfuir, mais tout mon corps était devenu un bloc de glace. Je n’arrivais plus à effectuer le moindre petit geste. Je ne pouvais même pas, et Dieu sait que j’aurais voulu pouvoir le faire, fermer les yeux afin de ne plus voir ce qui venait vers nous.

La lueur s’arrêta devant nous. Lentement, elle commença à s’estomper et à se transformer en une forme humaine. Il fallut quelques minutes avant que ce processus de transformation ne fût totalement achevé. Là, tout près de nous, se trouvait un vieil homme au regard empreint de tendresse qui tenait à la main le même fanal que celui qu’avait utilisé notre grand-père pour nous conduire jusqu’au bâtiment. Il était là et nous regardait sans dire un mot. Je réussis finalement, au prix d’un effort surhumain, à articuler quelques mots:

– Qui… qui êtes-vous?

– Quoi… tu me r’connais pas? Voyons, p’tit gars, r’garde moé comme faut!

J’avais beau le regarder, je ne le reconnaissais pas. Je me tournai vers mon cousin dans l’espoir qu’il m’aiderait, mais je ne rencontrai qu’un regard vide et effrayé. Mon regard se reporta sur le vieil homme. À ce moment, il souleva lentement son fanal afin de mieux éclairer son visage et ainsi nous permettre de mieux le voir. Pendant qu’il effectuait ce mouvement, je me rendis compte qu’il n’était pas vêtu pour ce moment de l’année. Il portait des vêtements légers qui auraient mieux convenu à la saison estivale qu’au froid qui régnait tant dans la «tasserie» qu’à l’extérieur. Ces mêmes vêtements me semblaient également appartenir à une autre époque et pourtant il me semblait les avoir déjà vus. C’est alors qu’une idée étrange commença à envahir mon esprit. Je ne pouvais ou ne voulais pas croire ce que me suggérait mon imagination. Malgré mes craintes, je me décidai à parler et je demandai à l’homme qui demeurait silencieux et immobile:

– Euh… Êtes-vous… pe… pépère Joseph?

– Bon… enfin, y’était temps! Ça fait une coup’ d’années que vous dites que vous aimeriez ça m’voir, pis, quand ch’us là, vous me r’connaissez même pas.

– Ouais… mais faut dire qu’on s’attendait pas à vous voir parce qu’y nous ont dit qu’vous étiez mort; ça fait que…

– Ben oui, mais c’est vrai qu’ch’us mort…»

Je dois dire qu’à ce moment de notre aventure, j’aurais voulu être ailleurs. Comment cet homme, qui avouait être bel et bien mort, pouvait-il être avec nous, bouger et nous parler. Mon cousin pensait très certainement la même chose que moi, car il posa la question qui me brûlait les lèvres:

– Vous… vous dites que vous êtes mort. Si c’est vrai, comment ça s’fait que vous êtes icitte? Moé… j’comprends pus rien!

– Même si j’voulais t’expliquer comment ch’us v’nu icitte, tu pourrais pas comprendre, mon p’tit gars. Contente-toé d’savoir que j’avais l’goût d’vous parler pis qu’y m’ont donné la permission d’le faire. Mais là, faudrait pas perdre de temps parce que j’ai rien qu’queques minutes, pis j’voudrais vous dire des choses qui sont ben importantes pour moé.

– Ben… on vous écoute.

– Vous êtes des bons p’tits gars. C’est pour ça que j’voulais vous parler. C’que j’veux vous dire, c’est pas ben ben compliqué, mais c’est important. Pis j’pense que vous allez l’comprendre. D’laut’ bord d’la porte, j’entends parler pis rire: c’est bon d’entendre ça.  Je r’connais mon gars, Victorin, ses gars pis ses gendres. Y’ont du fun pis c’est correct comme ça: ça veut dire qu’y sont heureux. C’est ça une famille. C’est à ça qu’ça sert. Pis là, vous deux, vous êtes encore ben jeunes, mais oubliez pas que c’te famille-là, c’est la vôtre. Un bon jour, vot’ grand-père, y va faire comme moé, y va partir. Pis vos pères, y vont vieillir. Pis vous allez vieillir. La vie, c’est comme ça, pis c’est pas triste. Moé, j’dirais plutôt qu’c’est beau. Pis, même si j’peux pas toute vous dire, y m’ont donné la permission d’vous dire qu’on est toujours ensemble. C’est pour ça que, quand vous allez être plus vieux, y va falloir que vous fassiez vot’ boutte de ch’min pour que la famille continue. C’est p’t’êt’ pas toujours facile, mais c’est beau pis ça rend heureux. Arrangez-vous pour le connaître c’te bonheur-là pis pour le donner aux autres. J’sais pas si vous êtes assez grands pour comprendre toute c’que j’vous dis là, mais j’sais qu’vous êtes des p’tits gars intelligents pis que, même si vous comprenez pas aujourd’hui, ben… vous allez vous en souv’nir plus tard.»

Mon cousin et moi étions bouche bée. C’est vrai que nous ne comprenions pas tout ce que notre arrière-grand-père nous disait. Cependant, tout cela semblait si important pour lui que je me disais qu’il fallait que je lui réponde quelque chose, que je lui fasse comprendre que je n’oublierais pas ce qu’il nous avait dit. D’une voix qui se voulait assurée, je ne sus lui dire que ces quelques mots:  «J’te promets qu’on va faire c’que tu viens de nous d’mander. J’sais pas quand, j’sais pas comment, mais on va l’faire.»

À peine avais-je prononcé ces paroles qui me semblaient trop simples qu’un merveilleux sourire éclaira le visage de «pépère» Joseph. Je compris que ma réponse avait été la bonne et qu’elle l’avait rendu heureux.

– Salut! Les p’tits gars. Bonne année! Pis une belle vie!

Sur ces mots, il nous tourna le dos et se dirigea vers la porte située à l’arrière de la grange. Il redevint lumière et il disparut dans la nuit. Mon cousin et moi ne bougions toujours pas. Nous n’arrivions pas à croire ce que nous venions de vivre. Nous n’arrivions même plus à parler. Tout à coup, une voix nous interpella: « Hé! Les p’tits gars, c’est l’temps de r’tourner à maison. On a faim, nous autres. Dépêchez-vous! Les autres nous attendent pour manger. »

Pour lire la fin…

 

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