Pépère Joseph, épisode 3

Pépère Joseph

Variation sur des souvenirs d’enfance à Sainte-Geneviève de Berthier

Épisode 3 • Une lueur bleue

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Par Réal Chevrette

Mon cousin me regarda. Je compris que, comme moi, il tenait à garder secret l’instant merveilleux que nous avions vécu en compagnie de notre arrière-grand-père. 

Pour ma part, je me promettais de ne jamais oublier ce que m’avait demandé mon aïeul et de répondre à ses attentes. Avant de quitter la «tasserie», je ne pus m’empêcher de tourner la tête et de regarder l’endroit où quelques minutes plus tôt s’était tenu celui que j’avais tant rêvé de rencontrer.

La suite de ce premier de l’an fut très particulière. En effet, tout au long du repas et de la soirée qui suivit, je me rendis compte que, sans doute à cause de ce qu’avait dit mon arrière-grand-père, je ne voyais plus les membres de ma famille du même œil qu’auparavant.

Je percevais, entre autres, le bonheur et la fierté qu’éprouvaient mon grand-père et ma grand-mère du fait qu’ils étaient entourés de tous ceux et toutes celles qui leur étaient chers, en qui ils voyaient la continuité.  Je ressentais le plaisir que prenait oncle Roger, l’aîné de la famille, à manger et à rire en compagnie de ses frères, de ses sœurs, de ses beaux-frères et de ses belles-sœurs. Bien sûr, tante Georgette, son épouse, jouait son rôle et lui disait de faire attention, mais il était évident qu’elle partageait sa joie et qu’elle n’aurait surtout pas voulu qu’il soit différent.

Quant à oncle Georges, le médecin de Joliette, je comprenais à quel point une telle réunion de famille était importante pour lui. Elle lui permettait, bien sûr, d’oublier tous les soucis liés à sa profession. Ce soir-là, j’ai également compris le sens de ses paroles quand il disait que, pour lui, la famille était sacrée. Tante Thérèse s’amusait et espérait que le téléphone ne sonnerait pas et que son Georges-Aimé (le bien nommé) ne serait pas obligé de quitter la fête pour se rendre d’urgence auprès d’un malade ou d’un blessé.

Quand je regardais oncle Paul, qui allait succéder à mon grand-père sur la ferme familiale, je savais qu’il allait, en compagnie de tante Céline qu’il regardait d’ailleurs sans cesse avec amour et admiration, perpétuer les traditions familiales et que, grâce à eux, une partie des souhaits de mon nouveau «pépère» Joseph allait être réalisée.

Je voyais aussi toute la générosité de tante Jeanne D’Arc qui, malgré son handicap, s’empressait autour des tables afin d’aider sa mère mais aussi afin de s’assurer que personne ne manquait de quoi que ce soit. J’admirais également cette façon qu’elle avait d’effectuer tout ce travail avec le sourire et en prenant le temps de rire en compagnie de son Rogatien, son «Tit-Homme», et de ses filles qu’elle couvait du regard.

Lorsque mes yeux se posaient sur tante Jacqueline, je ne pouvais faire autrement que de la voir comme le reflet de grand-mère Irène. Elles auraient pu être les deux sœurs tellement elles se ressemblaient à tous points de vue. Comme j’aimais l’entendre rire et parler, son «Tit-Paul» à ses côtés, forte comme une source qui trace son chemin à travers la forêt et qui sème la vie autour d’elle.

Un peu plus tard, après que oncle Yvon eût amorcé la soirée à l’aide de son violon magique, je remarquai, sans doute pour la première fois ce soir-là, que tante Madeleine, tout en lavant la vaisselle, anticipait le moment où, en compagnie d’oncle Paul, elle allait chanter «leur» chanson. Je réalisai alors à quel point cette chanson ne représentait pas qu’une simple tradition, mais qu’elle constituait un point de ralliement, un signe que la famille existait. À partir de ce moment, je ressentis la même hâte que celle de ma tante.

Moi qui ne connaissais encore rien aux choses de l’amour (sinon qu’elles étaient réservées aux adultes), je commençai ce soir-là à en saisir un peu mieux le sens. Cela s’est passé à travers les yeux d’oncle Jean-Claude, le cadet de la famille et un peu notre grand frère, qui ne cessait de regarder sa belle Lucille. Là encore, je perçus une lumière, celle que «pépère» Joseph avait allumée pour mon cousin et moi. Je voyais bien, sans trop savoir comment, que oncle Jean-Claude et tante Lucille allaient, eux aussi, perpétuer le sens de la famille.

C’est également en ce soir du 1er janvier 1957 que j’ai compris à quel point la famille était importante pour oncle René. Je sais qu’elle l’était pour tous et toutes, mais j’ai soudainement réalisé que oncle René se faisait un point d’honneur, tout comme sa chère et riante Madeleine, de prendre le temps de jaser avec chacun et chacune et qu’il faisait siens les bonheurs et les peines de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants qui formaient la famille Chevrette.

Bien sûr, il me serait impossible d’oublier celui qui, depuis notre naissance, ne cessait de s’occuper de nous et même de jouer avec nous. Oncle Guy, qui passait le plus clair de son temps en compagnie de ses enfants, neveux et nièces, m’est soudainement apparu comme étant celui qui (et en cela, il accomplissait une part importante des rêves de mon arrière-grand-père) nous enseignait le plaisir d’être ensemble, la joie de former un beau clan fort, solide et heureux. Tous ces gestes, il les posait sous le regard bienveillant de tante Gaby qui semblait non seulement accepter mais encourager cette attitude.

Malgré tout le plaisir que je prenais à ces jeux, je ne pus, encore une fois, résister aux chansons d’oncle Gaétan. Celles-ci, par la joie de vivre qu’elles reflétaient, ne pouvaient que m’entraîner, comme elles le faisaient pour toute la famille, dans un tourbillon où nous découvrions le véritable sens de la fête, la joie d’être réunis. Au cours de cette soirée je remarquai avec quelle fierté tante Bernadette regardait son mari et à quel point elle semblait partager sa joie.

Et le temps passait. En fin de soirée, fatigué par les surprises que m’avait réservées cette journée unique, je me rapprochai de mon père et de ma mère. À leur contact, je compris encore davantage toute la beauté que représente la famille. J’étais bien, assis sur les genoux de mon père où je me balançais au rythme de la musique et des chansons. Sa large main se posa sur mon épaule et je me sentis en sécurité. Rien ne pouvait m’arriver tant et aussi longtemps qu’il était là pour me protéger. Plus tard, je me retrouvai dans les bras de ma mère et là aussi, je ressentis un bien-être que seul le contact d’un être cher peut nous procurer. Finalement, tombant de fatigue, je demandai la permission d’aller me coucher.

Je me retrouvai, comme toujours, dans la chambre où tous les invités avaient déposé leurs manteaux. Je m’enfonçai dans cette montagne de fourrure, de laine et de tissus tous plus confortables les uns que les autres. Je m’empressai de fermer les yeux: je voulais revivre cette journée. À mon grand étonnement, je ne vis rien d’autre qu’une douce lueur bleue et j’entendis une voix, une voix que je connaissais maintenant, qui chantonnait:

Dernier amour de ma vieillesse,

Venez à moi petits enfants;

Je veux de vous une caresse

Pour oublier mes cheveux blancs.

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