Jadis, un conte de Cédric Tremblay

Jadis et le vieux moulin

De Cédric Tremblay

Les vents d’automne soufflent sur Jadis et sur le boisé où elle se trouve, et ils s’enroulent dans les feuilles déjà tombées et dans les branches déjà dénudées et ils s’enroulent dans les cheveux de Jadis. Elle presse le pas même si elle n’est pas pressée, car les vents d’automne sont frais, la journée tire à sa fin, et le vieux moulin de pierres l’attend depuis si longtemps.

Lorsque le boisé s’efface enfin et que Jadis se tient à l’orée d’un ancien champ depuis longtemps laissé à l’abandon, que les vents d’automne soufflent sur les herbes sauvages déjà fanées qui y poussent désormais et qu’ils s’enroulent dans ses cheveux, Jadis s’adosse à un arbre et songe à jadis.

À ce moment, aurait-on pris le temps de lui demander ce qui, pour elle, représente le plus parfaitement ce temps qu’est l’automne, que Jadis aurait répondu sans même avoir besoin d’y réfléchir que c’est le vieux moulin de Sainte-Éternelle, dans le temps où elle était petite.

Le vieux moulin, aurait dit Jadis, se trouve dans un champ de blé un peu isolé, et il n’est pas au milieu du champ ni sur le bord du champ, mais un peu n’importe où, comme si on l’avait placé au hasard. Et c’est à croire, aurait-elle dit, que le vieux moulin est justement là par hasard, puisqu’il n’y a pas d’ancien moulin à Saint-Éphémère et qu’il n’y a pas d’antique moulin à Saint-Évanescent. Mais à Sainte-Éternelle, dans un champ de blé un peu isolé, il y a un vieux moulin de pierres.

Le vieux moulin, aurait dit Jadis, semble ne pas avoir eu la vie facile et doit avoir connu des jours meilleurs, quoique lorsque l’on demande aux vieilles gens de Sainte-Éternelle, il semble que le vieux moulin n’a jamais eu la vie facile et n’a pas connu de jours meilleurs : le moulin a toujours été vieux et sa meule a été retirée il y a longtemps. Il ne tourne jamais, aurait-elle dit, et il ne moud jamais le grain, car les vents d’hiver sont trop vieux et les vents de printemps sont trop jeunes et les vents d’été sont trop turbulents pour entraîner le vieux moulin dans leurs danses tourbillonnantes.

Le vieux moulin, aurait dit Jadis, tourne une seule fois dans l’année, et c’est lorsque les vents d’automne soufflent doucement sur le champ de blé et viennent habilement s’enrouler dans ses pales et dans ses engrenages, le convaincant finalement de s’éveiller, et cela se passe toujours la première journée de l’automne. Puis, aurait-elle dit, les vieilles gens et les jeunes gens de Sainte-Éternelle, et aussi les voisins de Saint-Éphémère et les autres de Saint-Évanescent, ils viennent dans le champ de blé et ils y déposent des tables et des tabourets, pas au milieu du champ ni sur le bord du champ, mais un peu n’importe où, comme s’ils les plaçaient au hasard. Alors on sort la meule et on la met en place au cœur du vieux moulin et on sent qu’il trépigne d’impatience en voyant les vieilles gens et les jeunes gens s’assembler dans son champ.

Le vieux moulin, aurait dit Jadis, moud le grain lorsque les vents d’automne se lèvent, et les gens qui savent comment faire font de la farine grossière avec le blé du champ et les gens qui savent comment faire font des tartes aux pommes et des pâtés, quelques uns seulement, car le moulin est vieux et faire de la farine, même grossière, n’est pas facile. Puis, aurait-elle dit, les villageois déposent les tartes aux pommes et les pâtés sur les tables, et ils les séparent pour que tout le monde, vieilles gens et jeunes gens de Sainte-Éternelle, voisins de Saint-Éphémère et les autres de Saint-Évanescent, puisse y goûter. Alors les esprits sont à la fête même si tous se dépêchent de manger, car les vents d’automne sont frais, les tabourets sont durs et le vieux moulin est fatigué.

Le vieux moulin, aurait dit Jadis, revient à la vie lorsque l’été est mort, et lorsque le soleil commence à descendre derrière les arbres et que les vents d’automne tombent, le festin est terminé et on ramasse les tables et les tabourets et la meule du moulin est retirée de son cœur et remisée soigneusement. Puis, aurait-elle dit, tout le monde se rassemble au pied du vieux moulin, et c’est le temps d’allumer les lanternes et les fanaux et les chandelles, car on essaie d’éloigner la nuit qui arrive toujours plus rapidement que l’on ne s’y attend, et la nuit est un peu plus longue avec chaque jour d’automne qui passe. Alors les villageois se resserrent un peu et on parle d’antan et on parle d’autrefois et on parle de jadis et on se demande de quoi le vieux moulin parlerait, mais il reste silencieux.

Le vieux moulin, aurait dit Jadis, sommeille déjà lorsque la première lune d’automne commence à monter au-dessus des arbres, et quand elle éclaire le vieux champ de blé et les villageois qui y sont rassemblés, on sait que c’est le temps d’éteindre les lanternes et les fanaux et les chandelles. Puis, aurait-elle dit, chacun rentre chez soi, jeunes gens et vieilles gens de Sainte-Éternelle, voisins de Saint-Éphémère et les autres de Saint-Évanescent, et le vieux moulin de pierres reste seul avec la lune dans son champ de blé, ses pales et ses engrenages revenus au silence jusqu’au prochain automne.

Et ça, aurait dit Jadis, c’est ce qui représente le plus parfaitement ce temps qu’est l’automne, le vieux moulin de Sainte-Éternelle, dans le temps où j’étais petite.

Mais à ce moment, personne n’a pris le temps de le lui demander, et Jadis se tient seule à l’orée d’un ancien champ depuis longtemps laissé à l’abandon dans lequel, on aurait dit placées au hasard, se trouvent les ruines d’un vieux moulin de pierres.

Les vents d’automne soufflent sur Jadis et sur l’ancien champ où elle se trouve, et ils s’enroulent dans les feuilles déjà tombées et dans les branches déjà dénudées et dans les herbes sauvages déjà fanées et ils s’enroulent dans les cheveux de Jadis et dans les pales pâlies par le temps et dans les engrenages égrainés par le temps, mais le vieux moulin ne tournera et ne moudra plus jamais. Jadis n’est pas venue célébrer l’arrivée l’automne depuis si longtemps, et les jeunes gens et les vieilles gens de Sainte-Éternelle, les voisins de Saint-Éphémère et les autres de Saint-Évanescent non plus. La meule qui broyait le grain au cœur du moulin est perdue, et sa perte broie le cœur de Jadis.

C’est la fin d’un temps, se dit Jadis, mais elle ne peut pas dire à quel moment cela s’est produit, car elle n’était pas là pour y assister ni pour, peut-être, tenter de l’empêcher. Et même si rien n’est éternel, se dit Jadis, même si les vies sont éphémères et que les souvenirs sont évanescents, j’ose quand même croire qu’il y a des choses qui méritent de résister à l’épreuve du temps, à l’évanescence et à l’éphémérité, jusqu’à l’éternité.

Mais Jadis n’a pas oublié l’arrivée des vents d’automne et les villageois et la fête et les tartes aux pommes et les pâtés sur les tables et les tabourets durs et les lanternes et les fanaux et les chandelles et le levé de la première lune d’automne, ni le vieux moulin de Sainte-Éternelle, tel qu’il se dressait dans le temps où elle était petite.

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