1918; Il y a cent ans

Louis Trudeau raconte tout ce qui se cache derrière cette remarquable photo

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Photo significative

Les foins.jpg

Cette photo date de 1918, peut-être de 1917, mais ni après, ni avant. Parmi les personnes identifiées, il y a Jean-Baptiste décédé en octobre 1918 et il y a mon père Arthur revenu des États Unis en 1917 ce qui confirme l’hypothèse de la date de cette photo exceptionnelle si l’on pense à la technologie photographique qui avait cours à cette époque.

Cette photo porte le titre : «Les foins chez grand-père.» En effet tous les hommes identifiés sauf un sont des fils de Modeste et d’Arthémise. Nous retrouvons six des fils de mes grands-parents à savoir mon père Arthur et mes oncles Émile, Alfred, Jean-Baptiste, Isidore et Roland soit les plus jeunes de la famille. Parmi eux, oncle Emery n’est pas là à moins qu’il soit l’un des personnages non identifiés ou qu’il soit celui qui avait le kodak en main.  À cette époque, je crois que mon père, travaillant sur les tramways, n’était plus à la maison. C’était également le cas pour mes oncles Émile, Alfred et Emery étudiants ou professeurs à Montréal. Ils se seraient entendus pour aller donner un coup de main pour les foins chez grand-père. Il s’agissait probablement d’un événement exceptionnel, d’où la photo.

Qui est Fédora ?

Fédora.jpgLe seul qui ne soit pas de la famille est prénommé Fédora. Cela m’a beaucoup intrigué et je me suis demandé. «Mais qui est-il ce Fédora, que fait-il parmi tous ces membres de la famille ? » Il est debout sur le marchepied de la Ford Model T décapotable1 dont il est probablement le propriétaire. Casquette à la main, il est en compagnie de mon père tenant également une casquette tandis que les autres ont placés leurs chapeaux de paille sur leur fourche pour la photographie. Alors, je me suis mis en quête de Fédora. Pour un homme, c’est un prénom plutôt rare d’autant plus que mes premières recherches me renvoyaient à un prénom féminin. J’en conclus donc qu’il ne devait pas y avoir plusieurs Fédora dans l’entourage de la famille à Saint-Mathieu. Je découvris d’abord que le nom de Fédora Dulude apparaissait parmi la liste des personnes qui assistèrent aux funérailles de grand père Modeste en 1946. Puis dans le volume sur l’histoire de Saint-Mathieu2, il y a cette photo de M. Fédora Dulude. Nous pouvons donc conclure sans trop de crainte de se tromper qu’il s’agit bien de Fédora Dulude sur cette photo mémorable.

La photo nous porte à penser que Fédora et mon père Arthur étaient de bons amis. En effet, ils partagent le marchepied de la voiture et tous les deux ont en main leur casquette de voyageur alors que les autres arborent plutôt leur chapeau de paille. Tous les deux portent des vêtements qui laissent croire qu’ils sont plus des visiteurs que des participants à faire les foins. Ils étaient presque du même âge et mon père a toujours su se faire des amis. Il est né le 29 septembre 1892 et Fédora, probablement vers 1894, puisqu’il est décédé en janvier 1982 à l’âge de 88 ans.

1917 et 1918, temps de guerre.

Les foins se faisaient en fin juin et en juillet. La première grande guerre prit fin le 11 novembre 1918. Donc au moment de la prise de cette photo, la guerre était à son paroxysme en Europe et le gouvernement canadien d’alors, dirigé par le premier ministre conservateur Robert Borden, avait décrété la conscription générale en 1917. Les jeunes hommes que nous voyons sur cette photo étaient pratiquement tous d’âge à être dans l’armée de gré ou de force. Comment se fait-il alors qu’aucun d’entre eux n’ait été conscrit ? Si l’un d’eux avait été déserteur, il n’aurait certainement pas accepté d’être photographié. Il aurait plutôt tenté d’éviter de laisser sa peau dans les tranchés en se cachant dans les bois pour fuir l’enrôlement obligatoire.

La conscription de 1917.

Depuis le début de la guerre, en 1914, les canadiens-français, guidés en cela par Henri Bourassa, directeur-fondateur du Devoir, n’étaient guère enclin à s’enrôler dans une armée au sein de laquelle ils n’étaient pas les bienvenus. De plus, cette guerre n’était pas la leur. Il n’est donc pas étonnant qu’aucun des fils de Modeste Trudeau ne se soit pas porté volontaire.

Le premier ministre Borden, élu en promettant qu’il n’imposerait pas la conscription obligatoire, brisa sa promesse et imposa en 1917 ce qu’il appela le service militaire ce qui causa l’une des pires crises politiques au pays. Plusieurs manifestations furent organisées tant à Montréal qu’à Québec. C’est à Québec qu’eut lieu l’événement le plus tragique. Le premier avril 1918, l’armée ouvrit le feu sur la foule et quatre personnes furent tuées. Il s’agissait de simples passants qui ne participaient même pas à la manifestation. Vous pouvez imaginer le climat d’alors. Il ne faut pas s’étonner que les fils de Modeste, n’aient pas été enclins à faire partie de l’armée.

Exemption possible.

Fig 2 RectoComment appuyer la demande d'exemption.jpgLes jeunes d’âge à être conscrits pouvaient se prévaloir de certaines conditions pouvant leur permettre d’éviter de devenir ce que mon père appelait : «de la chair à canon.» L’un des documents retrouvés parmi les effets personnels de papa, énumère les motifs d’exemption admis par la loi :

  1. a) Que dans l’intérêt national, il est opportun que cet homme, au lieu d’être employé au service militaire soit occupé à d’autres travaux auxquels il est habituellement occupé ;
  2. b) Que, dans l’intérêt national, il est opportun que cet homme, au lieu d’être employé au service militaire, soit occupé à d’autres travaux auxquels il désire être occupé et pour lesquels il a des aptitudes spéciales ;
  3. c) Que dans l’intérêt national, il est opportun qu’au lieu d’être employé au service militaire, il continue à s’instruire ou à s’entraîner à tels travaux pour lesquels il est alors occupé à recevoir l’instruction ou l’entrainement ;

Les autres motifs concernent la santé, l’objection de conscience et certaines situations d’immigrants.

Tous exemptés.

Tramway 2.jpg
Mon père Arthur employé de la Compagnie de Tramway

C’est donc à l’un ou l’autre de ces trois motifs qu’ont pu faire appel les fils de Modeste. En effet, à y regarder de près, nous nous rendons compte que chacun d’eux avait ses raisons bien à lui   d’être exempté de l’armée. Roland, né le 28 août 1901, étant âgé de 17 ans en 1918, n’avait pas l’âge d’être enrôlé contre son gré. Jean-Baptiste, retourné chez ses parents, œuvrait sur la ferme familiale. Il pouvait alléguer «que dans l’intérêt national, il est opportun que cet homme […] soit occupé à d’autres travaux auxquels il est habituellement occupé». Les autres, Émile, Alfred, et Émery avaient quitté Saint-Mathieu pour aller étudier et enseigner à Montréal.  Leur situation pouvait facilement aussi correspondre soit à celle «d’être occupé à des travaux, […]» ou à celle de : «il continu à s’instruire à tels travaux pour lesquels il est alors à recevoir l’instruction […]». Pour ce qui est de mon père Arthur, revenu des États Unis, il avait également abandonné son travail à la Montreal Tramways Company pour se porter acquéreur d’un lopin de terre. Il eut tout de même à multiplier les démarches pour réussir à éviter l’enrôlement obligatoire.3

Jean-Baptiste

Jean-Baptiste.jpgJean -Baptiste, né le 24 juin 1891 était le dixième enfant de la famille. Notons que mon père Arthur, né le 29 septembre 1892 le suivait immédiatement dans la grappe familiale. Comme plusieurs des garçons de la famille, Jean-Baptiste alla travailler à la Compagnie des tramways de Montréal, puis revint contribuer à exploiter la terre paternelle à Saint-Mathieu. N’était-ce pas en ces temps incertains une bonne stratégie pour éviter la conscription du gouvernement Borden. Il demeura célibataire. Il contracta la grippe espagnole, sembla s’en être guéri, puis il y eut rechute et mourut quelques jours plus tard, dit-on, d’une pneumonie. Les informations recueillies sur la famille nous révèlent à son sujet : «Honnête, surtout bon chrétien, il était estimé de tous.» Cette courte citation, nous le rend très attachant.

Feu J.B..jpgPour en savoir plus, il vaut la peine de reproduire le texte paru dans un quotidien d’alors à l’occasion de son décès : Nous avons le regret d’annoncer la mort de Jean-Baptiste Trudeau décédé à la suite de la pneumonie. Il était malade depuis cinq jours de la grippe espagnole, mais lundi se sentant mieux, il est allé travailler à sa récolte de patates. C’est alors qu’il eut une rechute et qu’il succomba à une attaque de pneumonie. C’était un cultivateur robuste et courageux. Il avait remporté plusieurs premiers prix dans divers concours agricoles du comté de Laprairie. C’était un homme très estimé et sa perte sera vivement regrettée. Il n’était âgé que de 27 ans et 4 mois. Il laisse pour le pleurer, son père, sa mère, neuf frères et trois sœurs.4

La grippe espagnole

On lui donna le nom de grippe espagnole, mais c’est aux États unis qu’elle débuta pour se transporter en Espagne d’où son appellation. Il s’agissait de fait d’une grippe aviaire ou porcine du type H1N1.La grippe espagnole fut sans conteste la pire pandémie du vingtième siècle. On dit même qu’elle fut l’une des plus mortelles de l’histoire de l’humanité, ce qui n’est pas vérifiable.  La grippe espagnole fit plus de morts que la guerre en 1918.  L’institut Pasteur estima que cinquante millions de personnes en mourut ; même 100 millions selon d’autres évaluations. On remarqua qu’elle s’attaquait plus particulièrement aux jeunes hommes dans la vingtaine, phénomène que l’on ne réussit pas à expliquer. C’est face à cette réalité, que les autorités allemandes d’alors rendirent les armes et ainsi mirent fin au conflit le plus meurtrier de l’histoire humaine. «La mortalité importante était due à une surinfection bronchique bactérienne, mais aussi à une pneumonie due au virus.» La description de la maladie et de la cause du décès de Jean-Baptiste correspond exactement à celle faite pour cette maladie, c’est-à-dire une fièvre de cinq jours et le décès suite à une pneumonie.

 Se Souvenir

Les funérailles de Jean-Baptiste eurent lieu en l’église de Saint-Mathieu le 19 octobre 1918. Ce fut le premier service et la première sépulture de la nouvelle paroisse de Saint-Mathieu. Encore aujourd’hui, cet événement ne peut me laisser indifférent. Le sort a voulu que celui qui fut emporté par cette épidémie, soit le frère de mon père à peine plus âgé que lui. Pourquoi Jean-Baptiste et non, mon père ? Je n’oublierai jamais avec quel accent dans la voix, il nous répétait que son frère «Jean-Baptiste était mort de la grippe espagnol.» C’est un événement qui a ses conséquences encore aujourd’hui puisque lui aussi aurait pu se marier avoir des descendants qui seraient parmi nous. Mais on ne refait pas l’histoire. Surtout, il faut tenter d’éviter les excès de la bêtise humaine ; ce qui n’est pas évident.

1download.jpgLa Ford Model T fut construite de 1908 à 1927. Elle se vendait environ 980$. Ce modèle fut le premier à être accessible à la classe moyenne. Informations glanées sur internet.

2 BERCIER, Rhéal. Les Bâtisseurs de Saint-Mathieu, éd. La Municipaité de Saint-Mathieu, 147 p.

3Un article paru dans La Charpente de l’Association des Truteau d’Amérique, décrit cette saga de mon père Arthur. Ce texte paraîtra sur mon blogue.

4 Il y eut deux absents : Son frère Albert né le 24 avril 1885 est décédé le 26 novembre 1907 et Eugénie, l’aînée de la famille, née le 26 décembre 1879 est décédée le 26 mai 1917 à l’hôpital Notre-Dame de Montréal.

Louis Trudeau                                                                                                           le 16 mars 2018

 

Cet article a été repris directement depuis le blogue personnel de Louis Trudeau, « Écrire c’est mieux »  que nous vous invitons à suivre et lire religieusement.

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